Comme chaque année à lépoque du Nouvel An tibétain le monastère de Thikse ouvre son rideau sur le sacré. Thiksé. La pente est raide, le souffle court.
Des quatre coins de la vallée, les Ladakhis sont venus assister au Cham : danses rituelles du bouddhisme lamaïste.
Les premiers moines-danseurs font leur apparition. Ils incarnent des divinités gardiennes de la Loi ; terrifiantes daspect, mais en fait bienveillantes. Leurs pas lents sont accompagnées dinstruments traditionnels : tambours (rnga), hautbois (rgya-ling), trompes (dung chen) et cymbales (rolmo).
Basé sur les principes cosmologiques et iconographiques de la religion, le cham ne laisse pas de place à limprovisation.
Les pas de danse et les mudras - gestes symboliques des mains - sont consignés dans les traités bouddhiques et fixés par une tradition millénaire.
Ici lart est au service de la foi et si la créativité a néanmoins droit de cité, cest dans la citadelle du rêve.
En dépit de la monotonie des pas et de la répétitivité des mouvements, lattention du profane est soutenue par la splendeur des costumes de soie et des masques de bois, de cuir ou carton bouilli.
Vaisrana au masque jaune coiffé dun casque exécute sa danse en brandissant la prospérité : la mangouste cracheuse de joyaux. Derrière le rideau, Yama, le Dieu des Enfers et roi de la Loi, enfile son masque de buffle bleu planté de cornes enflammées. Après lui défileront les chapeaux noirs danseurs aux curieuses coiffes, censés personnifier les prêtres de lancienne religion Bon.
Les « danseurs squelettes » symbolisent lévolution de lesprit vers léveil. Ils sont habités par les protecteurs du Dharma qui ont fait vu de veiller sur les enseignements du Bouddha. Le squelette est un rappel de limpermanence de toutes choses.
Les Atsaras représentent les fous divins à limage des grands yogis de lInde.
Entre chaque danse et pour détendre latmosphère, ces danseurs bouffons se fraient un passage parmi lassemblée, taquinant volontiers le chapeau des dames et jetant sur la galerie cendres et farine, symbole de la crémation des morts.
Signe des temps, il nest pas rare que danseurs squelettes et Atsaras malmènent la gent militaire qui fait office de service dordre les jours de fête. La Chine qui envahit le Ladakh en 1962 nest quà 200km et si les chiffres officiels annoncent un soldat par habitant, les chiffres officieux iraient plutôt dans le sens de 2 pour 1. On comprend que la population autochtone littéralement investie par cette armée profite de la fête pour lui signifier quelle est encore chez elle !
Depuis la fermeture de la frontière en 1965, le Ladakh se retrouve isolé de son grand voisin le Tibet tant sur le plan économique que culturel. Son rattachement à lInde lui vaut de rester un des derniers refuges de la culture bouddhiste lamaïste laminée par 40 ans de maoïsme au Tibet.
Mais la fête continue dans la cour du monastère de Thikse : le Dieu à tête de cerf fait son entrée : descendus en droite ligne de la religion Bon, le Dieu cerf accomplit sa danse sacrificielle. Il est chargé de la plus noble des taches rituelles : mettre en pièces le linga, effigie de pâte dorge rouge, censée concentrer lensemble des forces hostiles au Bouddhisme.
Supposé incarner les esprits, il coupe de son glaive la tête, les membres du linga puis sort cervelle, cur et boyaux. Lespace dune fête, tout ce quil y a de mal dans la création, a été anéanti par le dieu cerf.
Puisse aussi détruire les forces hostiles à la perpétuation du Cham : un art sacré de la danse.