Au Ladakh, au XXIe siècle


  À 3500 m d’altitude, par –20 °C, la lumière est intense et le souffle court. Les lignes de crête apparaissent comme dessinées dans le bleu parfait du ciel…

La vallée du Ladakh est un désert grandiose enserré par la Chine, le Pakistan et le Cachemire indien.
Ils sont 100 000 à vivre là, arrachant au sol l’orge et le blé, élevant les bêtes pour la laine et le lait.
Dans ces terres extrêmes, l’abondance côtoie sans transition le dénuement le plus total. Les villages ceinturés de vergers de pommiers et d’abricotiers, sertis dans le damier des champs d’orge, se détachent de l’arrière-plan de montagnes couvertes de rocs pulvérisés. Les paysages, tourmentés, chaotiques, rappellent le début de la création.
Les habitants ont su s’adapter admirablement à cette terre âpre et pauvre. Leur système polyandrique, qui limite effectivement les naissances, et leur frugalité légendaire leur ont permis non seulement de survivre, mais de jouir même d’une certaine aisance. Cependant, ce mode de vie s’est trouvé affecté par tous les changements géostratégiques…

Situé au carrefour des routes de l’Inde, du Sin-k’iang et du Tibet, Leh, la capitale était autrefois un marché prospère. Les grandes caravanes transhimalayennes passaient autrefois par la vallée. Les nombreux caravansérails regorgeaient alors de marchandises exotiques venues des plaines indiennes et de toute l’Asie Centrale. On y troquait des plumes de paon et de héron du Sud de l’Inde contre des herbes médicinales du Tibet, des fourrures d’Astrakan, des turquoises ou de l’opium, contre du thé noir en briquettes de Russie, des soies et brocarts d’Inde, contre des porcelaines chinoises...
Depuis la fermeture des frontières avec la Chine en 1950, Leh est devenu un cul-de-sac. Son bazar s’est indianisé, banalisé. Il noie son passé de nomade dans un nouveau souci de modernité…
Et depuis le conflit sino-indien de 1962, le Ladakh n’est plus tout à fait un lieu de tradition : par la route reliant la vallée au Cachemire, se sont engouffrés, l’armée indienne gardienne des frontières, les fonctionnaires et depuis 1974, les touristes ; le boom touristique lui a donné un regain de vie, coloré de dollar.
Chaque jour des femmes, vêtues de leurs lourdes robes (chubas) et de leurs chapeaux en forme de tuyau de poêle (tipi), s’installent sur la minuscule place, face à la mosquée, pour y proposer fruits et légumes. Les jours des fêtes de monastères ou lors des concours de tir à l’arc, elles se parent de leurs plus beaux attraits, en particulier les lourds et spectaculaires peyraks, coiffes couvertes de turquoises, de corail et d’argent finement ciselées.

Les programmes de développement agricole et les grands travaux d’infrastructure se multiplient.
L’école laïque enseigne le patriotisme indien et l’ourdou, langue des musulmans.
Il reste pourtant un des derniers refuges de la culture bouddhiste lamaïste laminée par 40 ans de maoïsme au Tibet. Les monastères, vieux de plusieurs siècles sont d’une architecture très originale. Ils sont soit battis à flanc de falaise, tels ceux de SHERGOL et WAKHA, soit juchés sur des pitons rocheux tels les monastères de CHIMRE et LAMAYURU, construits dans un site d’une beauté surprenante.

La polyandrie est aujourd’hui interdite, le développement appelle l’accroissement démographique donc la création de nouvelles familles.

Réveillé précipitamment du Moyen âge, le Ladakh s’est engagé sur la voie du développement
Seule victime mais de taille : tout un art de vivre en harmonie avec les hommes et la nature qui prend le chemin des oubliettes.
Petit à petit, le peuple Ladakhi s’initie aux joies du confort et de la monogamie. Pour le meilleur et le pire.


Extraits d’articles de Renée David